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25 Avril 2017 | 29, Nisan 5777 | Mise à jour le 25/04/2017 à 11h18

Rubrique Sport

«Avant France-Bulgarie, la défaite contre Israël a été le début de la fin »

« Contre Israël, on perd par suffisance, contre la Bulgarie par peur » (DR)

Alors que l'équipe de France affronte la Bulgarie vendredi soir pour les éliminatoires de la Coupe du monde 2018, retour sur l'automne 93 qui a vu les Bleus tomber au fond du trou contre Israël et la Bulgarie.

Pendant longtemps, la Bulgarie a eu le sourire de Sylvie Vartan. La voix de Thierry Roland insultant un arbitre au drôle de nom. Mais ça c’était avant. Depuis le 17 novembre 1993, tout bon supporter de l’équipe de France connaissant ses classiques ne néglige jamais un France-Bulgarie. Alors quand les « Lions » de Sofia reviennent fouler une pelouse tricolore, comme ce soir pour les éliminatoires de la Coupe du monde 2018, on remet une pièce dans la machine à souvenirs. L’éternelle tignasse d’Emile Kostadinov, dont on pensait à peu près tout connaître – avec comme acmé la révélation en 2011 de l’invalidité de son visa lors du match de 93 – refait surface.  Une page dans Le Parisien, une « double » dans l’Equipe, le maillot bleu en prime. Le fantôme du Parc des Princes est un farceur. « Je suis entré dans la vie des Français » reconnait-il avec justesse.

Si la défaite 2 buts à 1 contre la bande à Stoitchkov a gâché les rêves d’Amérique de la sélection de Gérard Houiller, elle n’est pourtant que le dernier épisode d’une séquence qui a vu les Bleus passer du rang de favoris, parmi d’autres, de la future World Cup, à celui de risée du continent européen. Plus grave encore car peut-être plus inattendue, c’est la défaite contre Israël, un mois plus tôt, qui a lancé le train tricolore vers le fossé des ambitions déçues.

 

Déséquilibre

Cherif Ghemmour se souvient de sa première réaction après l’annonce du résultat contre l’équipe emmenée par Ronnie Rosenthal. « J’étais dans ma voiture quand j’ai appris le résultat à la radio. Dans le même temps, on apprenait le carton de la Bulgarie contre l’Autriche (4-1), un succès qui la remettait en selle » raconte le journaliste à So Foot. « Je me suis imaginé le match au couteau à venir contre cette équipe au Parc des Princes. On changeait de paradigme ».

A la veille d’affronter la sélection israélienne qu’elle a vaincu 0-4 à l’aller, à Ramat Gan, la France n’a besoin que d’un point sur deux matchs pour se qualifier. La tâche ne paraît pas insupportable pour un 11 qui compte un Ballon d’Or (Jean-Pierre Papin), la nouvelle star de la toute fraîche Premier League (Eric Cantona) ou le capitaine du dernier champion d’Europe (l’olympien Didier Deschamps). « C’était une très grosse équipe sur le plan des individualités » résume l’auteur d’une récente biographie sur Johan Cruyff, génie pop et despote (Hugo et compagnie, 2015).

Le matin du match, un article de L’Equipe reflète l’ambiance générale. « On ne donne, à vrai dire, pas cher de la peau des Israéliens aujourd’hui contre une équipe de France jouant simplement sur sa valeur du moment et développant sa logique habituelle » peut-on lire en ce 13 octobre 1993. L’affaire est (presque) dans le sac, plié. Le match peut-être déjà joué dans les têtes. « A l’Euro 1992, les Bleus avaient déjà fait preuve de suffisance » explique Cherif Ghemmour. « Ils se la jouaient un peu. Contre l’Angleterre, lors du deuxième match du premier tour de l’Euro, on les avait vus lever les mains au ciel après un nul 0-0, comme s’ils étaient déjà qualifiés ». Les fringants Danois de Brian Laudrup leur couperont la route, comme les Israéliens et les Bulgares un an plus tard.

 

David contre Goliath

La différence de niveau est pourtant patente entre les deux sélections. Le magazine Sports bouclera d’ailleurs son édition hebdomadaire dans la journée du mercredi, avant même la fin du match. Un titre capital barre la une : « Qualifiés ». Il est vrai que l’équipe de Shlomo Sharf fait alors figure de nain sur le plan international, avec son unique participation à une coupe du monde, en 1974. Hormis Rosenthal, qui commence à faire son trou à Liverpool après s’être révélé en Belgique à la fin des années 1980 (FC Bruges, Standard de Liège), on peine à ressortir un élément à même de contrer les Bleus. Benny Ginzburg n’a pas la détente de Bernard Lama, Reuven Attar la classe de David Ginola, Ronen Harazi l’efficacité de JPP. David contre Goliath. Mais la Niv’heret en veut plus que son adversaire. La confrontation parisienne est « une grande opportunité pour les jours israéliens de se monter, en particulier à l’extérieur » racontera plus tard à la BBC Ronnie Rosenthal.

Pour Cherif Ghemmour, la principale force des Israéliens, c’est qu’ils n’avaient plus rien à perdre. Ni à gagner. « C’est une équipe qui avait le minimum vital, bien en place et qui connaissait ses forces et ses faiblesses » se souvient-il. « Avec ce minimum là, tu as déjà quelques certitudes pour faire jeu égal si la France n’est pas dans un grand soir. Après, il y a le coup du destin ».

Sur une pelouse détrempée, sur laquelle Cantona joue avec des crampons moulés - une précision rapportée récemment par Vincent Duluc- le défenseur central du Paris-SG sort sur blessure dès la 24e minute, remplacé par le jeune Bixente Lizarazu. Cela n’empêche pas la France de rapidement reprendre l’avantage après avoir encaissé un but surprise d’Harazi à la 21e minute. Franck Sauzée (29e) puis Ginola (39e), d’une sublime frappe enroulée dont il a le secret, ont permis aux Bleus de mener 2-1 jusqu’à la 83e minute.

 

Tensions

Dans le quart d’heure qui précède l’égalisation israélienne, les attaques tricolores se multiplient. Papin rate une balle en or, à la 72e minute, croisant trop sa frappe devant Ginzburg. Le Parc gronde. « Papin a été pris en grippe par le public parisien. Cela l’a crispé » relève M. Ghemmour. Les images montrent d’ailleurs un buteur répondant aux sifflets par des applaudissements…« Cette période-là marque le summum de la rivalité entre le PSG de Canal Plus et l’OM de Tapie. Les relations OM-Monaco et OM-Bordeaux étaient également difficiles » rappelle Cherif Ghemmour. « Ces tensions pouvaient un peu peser au sein de l’équipe de France ». De là à déjouer ensemble ? « N’allons pas jusque là… ».

Dans la coulisse, une autre affaire a pu perturber le climat à Clairefontaine. Dans sa biographie d’Eric Cantona, Cantona, le rebelle qui voulait devenir roi (Le Cherche Midi, 2013), Philippe Auclair rapporte que certains joueurs de l’équipe de France se seraient rendus dans fameux un night club de l’époque, « Chez Adam », plusieurs soirées consécutives avant la rencontre face à Israël. Signe d’un relâchement excessif ?

Un international français de l’époque confirmera plus tard, dans Le Figaro, et sous couvert d’anonymat, l’ambiance dans le vestiaire. « Une semaine avant le match contre Israël, c’était le Club Med. Lors de la préparation, on n’a pas senti une envie commune de se préparer à remplir l’objectif. Chacun faisait ce qu’il voulait. Il n’y avait aucune cohésion. Il y a eu beaucoup de suffisance. C’était impardonnable. On n’aurait jamais dû concéder cette défaite. »



« Oh que je n’aime pas ça ! »

Eyal Berkovich et ses 21 ans font alors le bonheur du Maccabi Haifa. Le futur milieu de terrain offensif de West Ham et Manchester City est présenté en Israël comme un des grands espoirs locaux. Entré 18 minutes plus tôt, il égalise à la 83e avec un peu de chance, après une pénétration explosive de Rosenthal. 2-2, balle au centre. La France a toujours son billet pour les States.

Les trois dernières minutes vont résumer le paradoxe de cette rencontre. Les Bleus, en particulier Marcel Desailly, cherchent systématiquement à jouer vers l’avant alors que la prudence aurait du conduire à mettre le pied sur le ballon. Est-ce le goût de la victoire ou la crainte d’être critiqué pour n’avoir pas marché sur la faible sélection israélienne ? Celle-ci n’est pourtant pas très pressante, déjà tout heureuse de ramener un point du Parc. Ginzburg perd ainsi quinze secondes avant un dégagement à la 92e

Deux joueurs ont néanmoins encore un peu de feu dans les jambes. Sur 70 mètres, Reuven Atar et Ronnie Rosenthal vont à eux deux remonter le terrain. « Oh que je n’aime pas ça. Oh que je n’aime pas ça » prévient Jean-Michel Larqué au micro de TF1. D’une demi volée, Atar trompe Lama. « Oh que je n’aime pas ça ! Oh que je n’aime pas ça ! » s’emporte l’ancien capitaine de Saint-Etienne devenu prophète. A quelques mètres de lui, le commentateur israélien entre en transe. « Yeessss ! Chaaaaar (but) » s’exclame-t-il d’une voie devenue fluette. « C’est le plus grand succès de l’histoire du football israélienne » confirme le consultant à ses côtés. « Ces buts de dernière minute ne doivent jamais rien au hasard. Ca signifie que l’équipe adverse en veut plus que toi » note le journaliste de So Foot.  

La défaite oblige désormais les Français à ne pas perdre le 17 novembre. « Contre Israël, on perd par suffisance, contre la Bulgarie par peur » note M. Ghemmour. « Pour ces Bleus, le début de la fin, c’est ce 2-3 contre Israël ».

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