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17 Janvier 2017 | 19, Tevet 5777 | Mise à jour le 17/01/2017 à 19h30

Rubrique France

Lucile Berland : « La foi a beaucoup aidé Zarie, la caissière de l'Hyper Cacher »

"Les rescapés en ont alors assez d’être renvoyés en permanence à cette étiquette parfois très lourde à porter" (DR).

Dans un livre intimiste, En vie, paroles de rescapés (Hugo & Doc, 9,95 euros), la journaliste a recueilli le témoignage de victimes d’attentats en France en 2015. Pour Actualité juive, elle revient sur la reconstruction de Zarie, une des caissières de l’Hyper Cacher.

Actualité Juive : Votre livre met en lumière la soif de vie des rescapés des récents attentats en France, au moins pour une partie d’entre eux. Ils vous confient, ne pas désirer être considérés comme des « victimes à perpétuité ». 

Lucile Berland : Au cours de mes entretiens avec les rescapés, je me suis rendu compte que cette question revenait souvent. La notion de victime est à l’origine un terme juridique qui s’est étendu par la suite au vocabulaire courant. Quand on est considéré par la justice comme victime, on l’est jusqu’à la fin de sa vie. Pendant un temps, il leur paraît naturel d’être regardés comme des victimes, après avoir vécu un événement hors du commun, au sens propre du terme. Jusqu’au jour où cette étiquette freine leur processus de reconstruction. Les rescapés en ont alors assez d’être renvoyés en permanence à cette étiquette parfois très lourde à porter. Il y a une forme de maladresse de l’entourage, de la société, des politiques. A l’inverse, pour certains, un autre moment est vécu comme très brutal : celui où, du jour au lendemain, on ne parle plus de ce qui leur est arrivé. 


A.J.: Zarie, la caissière d’Hyper Cacher, décrit son expérience du « choc post-traumatique » en ces termes : « Ma vie s’était arrêtée le 9 janvier 2015 et je ne voyais même pas comment elle pourrait reprendre et pourquoi c’était important de penser à l’après… ». Comment y est-elle finalement parvenue ? 

L. B. : La foi l’a beaucoup aidée, lui permettant d’accepter ses questions sans réponse. « Ce qui est arrivé devait arriver » m’a-t-elle souvent répété. « C’était écrit ». L’amour de ses proches a également été décisif. Des cousins qu’elle n’avait jamais rencontrés, des amis de la famille à l’autre bout du monde lui ont demandé de ses nouvelles. 

Zarie a eu besoin de retrouver sa place, son « rôle » dans la famille. Avant l’Hyper Cacher, elle était souriante, écoutait les confidences des uns, conseillait les autres. L’attentat a inversé les rôles, Zarie ayant désormais besoin d’être choyée. Le travail de reconstruction a duré plusieurs mois. Elle a repris depuis septembre ses études en Israël. Elle veut devenir infirmière, pour s’occuper des autres. 



"Faire le bien autour de soi"


A.J.: Elle évoque un « miracle » pour expliquer sa survie. La foi participe-t-elle régulièrement du processus de résilience de ces rescapés ?

L. B. : La foi peut jouer le rôle d’un catalyseur. Pour ceux qui étaient croyants, les attentats ont accentué le recours à la foi, leur confiance en Dieu. Pour les autres, ces actes commis au nom d’une cause religieuse ont pu avoir l’effet inverse. 


A.J.: Famille, engagement associatif, sport, travail, contemplation : les béquilles sur lesquelles s’appuient ces rescapés pour s’en sortir sont nombreuses. Relevez-vous un point commun entre ces différentes approches ? 

L. B. : Ces activités leur permettent d’être ancrées dans le présent. De mettre entre parenthèses pour un temps le passé et le futur angoissant. Certains de ces outils ont également pour point commun de leur permettre de se rendre utiles aux autres. Faire le bien autour de soi, rendre les autres heureux, faire preuve de bienveillance, tout cela aide les rescapés à mettre à profit leur sursis. 


A.J.: Leur sursis ?

L. B. : Oui, leur sursis car ils auraient pu ne plus être là. Cet engagement se conçoit comme une manière d’employer leurs jours « supplémentaires » ici-bas à faire le bien autour d’eux. De lutter également contre la culpabilité du survivant, un phénomène présent chez de nombreux rescapés. 


A.J.: Est-ce un moyen d’opérer un décentrage de soi ?

L. B. : S’occuper des autres permet en effet de moins penser à soi. Mais cette phase d’ouverture aux autres doit le plus souvent être précédée d'un retour du rescapé à lui-même, afin de retrouver la sérénité et la gaieté intérieure. Seulement après, il lui sera possible d'en faire bénéficier les autres. Qui pourront à leur tour lui rendre la pareille et ainsi de suite. C’est un cercle vertueux. 

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