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23 Avril 2017 | 27, Nisan 5777 | Mise à jour le 21/04/2017 à 12h34

Rubrique Culture/Télé

Didier Durmarque : « La Shoah n’est pas un accident de l’histoire »

(DR)

Professeur de philosophie et auteur d’une « Philosophie de la Shoah » aux éditions L’Age d’Homme (2016), Didier Durmarque a également animé le colloque « penser la Shoah » en partenariat avec le Mémorial de Caen et l’Université populaire de Caen. Il vient de publier «Enseigner la Shoah», aux éditions Uppr.

Actualité Juive : Votre livre s’appelle, « Enseigner la Shoah ». Selon vous, qu’est-ce que cet événement nous apprend précisément ?

Didier  Durmarque : Le titre montre que dans ce livre, il s’agit de sortir des lieux communs ou du simple et légitime devoir de mémoire. La Shoah n’est pas uniquement un événement historique traumatisant, une catastrophe de l’Occident. Elle renvoie plus fondamentalement à une organisation et à une conception de la raison qui demande à être expliquées. Dit simplement, la Shoah fait voir de l’homme, de la société et de l’Etat. L’originalité de mon travail est de me faire, sur ces prismes, le porte-parole des textes des rescapés et de ceux qui ne sont jamais revenus.


A.J.: Qu’est-ce qui vous permet d’assurer que la Shoah annonce l’avènement de la modernité ?

D.D. : Elle annonce la modernité dans ce qu’elle donne à voir de la raison. La Shoah peut apparaître, en effet, comme une rationalisation à outrance des moyens (de destruction) indépendamment de la fin visée, odieuse, inimaginable, la destruction des Juifs d’Europe.  L’Occident pense aujourd’hui une conception identique de la raison, comme rationalité pure, à l’antipode des autres sens de la raison, le raisonnable et le relationnel. Il ne faut pas croire que la Shoah est un accident de l’histoire, elle se déploie à partir d’un racisme biologique, présent bien avant le nazisme, et s’effectue à partir d’une conception moderne de l’Etat. Par exemple, plus de 300 lois, concernant le statut des Juifs, sont votées, de 1933 à 1938. La Shoah est le seul génocide de l’histoire de l’humanité où l’on construit juridiquement l’objet que l’on va détruire, dans la définition nazie de ce qu’est être juif. 


A.J.: Ce qui caractérise l’homme moderne, est-ce la perte de sens ?

D.D. : Et pour cause ! Le nihilisme moderne, c’est-à-dire la perte de sens, n’apparaît pas par malchance ou par une absence de raison. Centrer son rapport au monde sur la rationalité, en oubliant la question du sens et celle du rapport à l’autre, c’est réduire la raison à une simple technicité, à un calcul des moyens qui ne s’interroge jamais sur les fins. Le Management, le couple compétence/objectif, la notion de protocole utilisent cette même conception de la raison. Il faut sortir de cette réduction qui rend possible le pire. Le chemin ouvert par Emmanuel Levinas et Günther Anders me semble porteur de sens. A nous d’en faire l’expérience ! C’est loin d’être la conception prédominante de la raison pour le moment. 

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