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27 Mars 2017 | 29, Adar 5777 | Mise à jour le 27/03/2017 à 11h02

Chabbat Vayikra : 20h02 - 21h10

Rubrique France

Kippour, bientôt jour férié ?

(DR)

La proposition du think tank Terra Nova rencontre le scepticisme des responsables communautaires.

C’est une phrase glissée dans une étude de quarante-et-une pages, une goutte d’eau dans une réflexion qui se fixe pour ambition rien de moins que « l’émancipation de l’islam de France ». Mais à deux mois de l’élection présidentielle, la proposition du juriste Alain Christnacht et de Marc-Olivier Padis, directeur d’études à Terra Nova, ne pouvait manquer de réveiller la polémique sur la place des religions dites minoritaires au sein de la République, en particulier de l’islam.

Dans une étude publiée le 22 février par le think tank proche du Parti socialiste, ils suggèrent d’ « intégrer au moins deux nouvelles dates importantes dans le compte des jours féries, le Kippour et l’Aïd-el-Kébir, en supprimant les deux lundis fériés qui ne correspondent à aucune solennité particulière ». 

Plébiscitée par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) - qui défend même la reconnaissance d’une deuxième fête musulmane -, la mesure est rejetée par Anouar Kbibech, président du Conseil français du culte musulman (CFCM). Un manque d’enthousiasme partagé par le grand rabbinat de France qui indique n’être « ni favorable ni à l’origine d’une telle demande ». « L’essentiel est de donner la possibilité aux personnes observant Kippour de le faire, pas de l’imposer à une société dont la majorité n’est pas juive », confie-t-on à Actualité juive dans l’entourage du grand rabbin Haïm Korsia.  « Pourquoi choisir de supprimer deux jours fériés et gommer ainsi l’héritage qui fait de la France ce qu’elle est aujourd’hui ? » 



Les intérêts corporatistes

La proposition, qui s’articule autour d’une revendication égalitariste (« pour que les confessions soient davantage traitées à égalité »), plonge ses racines au début des années 2000. En décembre 2003, le rapport Stasi, remis au Président de la République, propose  de faire du Kippour et de l’Aïd-El-Kebir des jours fériés, mais uniquement « dans toutes les écoles de la République ». On évoque également la mise en place dans le monde de l’entreprise d’un « crédit de jours fériés », une idée portée par le sociologue Patrick Weil. « C’était […]  en un sens […] respecter pleinement une coutume française de garder sa foi et sa pratique religieuse dans le privé : aujourd’hui un juif ou un musulman peut arrêter de travailler pendant le Kippour ou l’Aïd, mais en faisant cela il se déclare publiquement juif ou musulman, écrira-t-il amer, dans la revue Esprit, en janvier 2005. Jacques Chirac n’a pas en effet suivi le conseil. 

Dix ans plus tard, des députés d’outre-mer tenteront bien de faire passer un amendement à la loi Macron, applicable aux seuls territoires d’outre-mer, pour prendre en compte les « spécificités culturelles, religieuses et historiques » de ses populations. Le texte passera inaperçu, à l’inverse de la proposition de la candidate écologiste à la présidentielle de 2012, Eva Joly, copie conforme de celle avancée par Terra Nova. 

Un quinquennat plus tard, le grand rabbin Gilles Bernheim se souvient bien de cet épisode. Alors à la tête du judaïsme français, il avait marqué ses distances, refusant de « répondre à chaque déclaration des politiques ». « Une élection présidentielle n’a pas vocation à valoriser les intérêts corporatistes, clairement en jeu dans l’étude de Terra Nova », analyse-t-il aujourd’hui pour Actualité juive. La présidentielle ne constitue-t-elle pas pourtant le moment idoine pour nourrir le débat démocratique sur ces questions sensibles ?  « Encore faut-il que le politique soit réceptif au religieux, dialogue avec lui, le consulte. Qu’il ait conscience de ce que le religieux peut avoir à donner, à penser », nuance le grand rabbin. Une description qui sied mal à un temps politique « où chaque mot peut-être utilisé à des fins opératoires ».

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